MOSCOU — Des centaines de personnes, défenseurs des droits de l'Homme, politiques et citoyens, se sont rassemblées mercredi à l'occasion du troisième anniversaire de l'assassinat de la journaliste Anna Politkovskaïa, accusant le pouvoir de protéger les tueurs et leurs commanditaires.
La foule, quelque 400 à 500 personnes dont beaucoup brandissaient portraits et oeillets rouges, a observé avec émotion une minute de silence à 16H03 (12H03 GMT), heure à laquelle la journaliste avait été abattue par balles le 7 octobre 2006 à Moscou.
Puis les orateurs se sont succédé à la tribune pour rendre hommage à son courage, crier leur colère contre l'impunité dont bénéficient les coupables et accuser les autorités d'être responsables de la nette aggravation de la situation des droits de l'Homme dans le pays ces dernières années.
"Non seulement les meurtriers n'ont pas été trouvés, mais les personnes au pouvoir ne les condamnent même pas : elles n'ont pas prononcé un seul mot d'indignation, mais les ont aidés à partir à l'étranger, à échapper aux tribunaux", a lancé l'ancienne dissidente soviétique Lioudmila Alexeeva.
Dmitri Mouratov, rédacteur en chef du trihebdomadaire Novaïa Gazeta pour lequel travaillait Mme Politkovskaïa, a abondé dans son sens, affirmant que le principal suspect du meurtre, actuellement en fuite à l'étranger, s'était probablement vu attribuer un passeport par les autorités alors qu'il était déjà soupçonné.
Particulièrement ovationné a été le correspondant du service russe de Radio France Internationale (RFI) à Moscou, Alexandre Podrabinek, qui vit actuellement caché après avoir reçu des menaces de mort.
"La liberté d'expression en Russie a connu plusieurs périodes. Et la plupart du temps il s'agissait de périodes sombres, malheureuses", a-t-il rappelé, évoquant l'époque des goulags et des répressions en URSS.
Après un bref répit, cette période noire a recommencé avec la "verticale du pouvoir" imaginée par Vladimir Poutine lors de ses huit ans de présidence, a-t-il dit: "On nous a ramenés de force dans l'URSS", a-t-il dit.
La foule l'a approuvé à grand bruit, criant "A bas le pouvoir des tchékistes !", brandissant des pancartes "La Russie sans Poutine!".
L'opposant et ancien ministre Boris Nemtsov a de son côté rappelé que la cérémonie en l'honneur de Mme Politkovskaïa coïncidait avec le 57è anniversaire de M. Poutine, mais s'est dit certain que l'assassinat de la journaliste laisserait plus de traces dans l'histoire.
"Notre pouvoir déteste profondément les journalistes indépendants, il aime la censure, il a peur de l'opposition et de ses propres citoyens", a-t-il souligné.
Anna Politkovskaïa avait été tuée par balles dans le hall de son immeuble en octobre 2006, suscitant une grande émotion en Occident. Elle était l'une des rares journalistes russes à dénoncer les atteintes aux droits de l'Homme en Tchétchénie et à critiquer ouvertement les abus du système politique et judiciaire sous Vladimir Poutine, alors président.
Un premier procès, au début de l'année, s'était soldé de l'avis général par un échec: trois complices présumés, dont deux frères Makhmoudov, Ibraguim et Djabraïl, avaient été acquittés faute de preuves suffisantes. Quant au commanditaire de l'assassinat, il n'a toujours pas été identifié et le tueur présumé court toujours.
Un deuxième procès, débuté le 5 août, a été interrompu sur décision de la Cour suprême russe, qui a renvoyé l'affaire au parquet.
De Amélie HERENSTEIN (AFP)

